Burgalat : "J'aime les disques en montagnes russes"

Le 23 mai 2017 par

Rencontre avec le fondateur du label Tricatel qui dévoile son nouveau clip en exclusivité sur FIP.

Bertrand Burgalat est de retour, plus classe que jamais. Pour son nouveau projet, celui qui a donné à la pop française ses lettres d’élégance, croise les émotions et les souvenirs dans un disque photographique, composé avec le goût de ceux qui savent que la pop – aussi – est une affaire de style. Alors qu’il dévoile aujourd’hui son nouveau clip sur FIP, rencontre avec cet artiste attachant, compositeur, interprète, et tête chercheuse d’un label en pleine forme.

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Les choses qu'on ne peut dire à personne est votre 9e album studio, qu’est-ce qui vous a décidé à vous lancer dans un nouveau projet ?

Je crois que tout d’un coup, je regretterais que ces chansons ne soient pas publiées, qu’elles ne voient pas le jour. Il y a ces ébauches, ces morceaux qui trainent, et je me dis que c’est dommage de ne pas les faire. C’est un peu viscéral, instinctif, je sens que quelque chose est mûr pour faire quelque chose que je n'ai pas déjà fait. J’essaie aussi  de ne pas harceler le public avec de trop nombreuses sorties, même si j’essaie de faire beaucoup de choses en dehors de ça, des musiques de films notamment. Je fais donc pas mal de choses, mais en mon nom, je souhaite toujours faire quelque chose de plus libre.

Il y a dans ce disque une forme de nostalgie joyeuse et romantique, vous y évoquez des souvenirs, vous remontez dans le temps mais votre musique, généralement dansante, discoïde, souvent appelle le groove en retour…

Il doit y avoir de la nostalgie mais elle n’est pas consciente. C’est un disque au présent qui se rapporte au présent, au monde d’aujourd’hui. Même La diagonale du vide qui parle d’un monde un peu englouti, un peu péri-urbain, c’est la France d’aujourd’hui. Pour le côté dansant, j'aime  la "northern soul", ce sont des choses qui viennent naturellement en studio et rythmiquement, c’est l’une de mes grosses influences. Et si cet album est contrasté entre la mélancolie et l’énergie, je ne voulais justement faire l’impasse sur aucun de ces aspects.

Ce qui est agréable aujourd’hui avec la production numérique, c’est qu’on peut faire ce qu’on veut, avec des hauts et des bas dans un même album. J’aime les disques en montagnes russes, avec des pauses et puis des relances. Cela permet de ne pas se censurer.

Qui écrit pour vous, comment choisissez-vous les auteurs de vos textes ?

Je les choisis car ce sont des auteurs que j’apprécie par ailleurs, dans leurs romans par exemple. Je connais plein de paroliers formidables qui ne sont pas sur cet album car les paroles qu’ils écrivent ne cadreraient pas avec les autres textes. Maurice Gravaud Lestieux par exemple est un poète que je connais depuis tout petit, je lisais ses poèmes, j’ai tourné très longtemps autour de ses textes avant d’en trouver un, et tout à coup, ça me semblait évident de le mettre en musique (nda : sur Hologramme).

Mais préférez-vous chanter vos textes ou ceux des autres ?

Je préfère interpréter les textes des autres car j’ai toujours peur d’embêter le public (rires). Il me faut du temps parfois pour ne pas me censurer, car il faut pouvoir dire quelque chose de personnel, que l’on ressent, une sincérité. C’est marrant car lorsque je faisais écouter l’album au début, je ne disais pas quel auteur écrivait quel texte. Ça me permettait aussi de voir comment l’auditeur réagissait, et souvent on pensait que tel texte était de moi alors que ce n’était pas le cas. Je ne me considère pas comme un personnage, je n’essaie pas de vendre quelque chose. Même si c’est personnel, ça ne tourne pas autour de ma personnalité.

Burgalat 3

Vous parlez beaucoup de la France dans ce disque, sans la nommer, de ses plages, de ses vents, de ses clochers de sa diagonale du vide… Quel regard portez-vous aujourd’hui sur votre pays ?

C’est un regard bienveillant bien sûr. Ce qui est délicat lorsqu’on fait un disque, ce qu’il faut c’est réussir à trier ce qui peut être épidermique. Alors que nous vivons une période dans laquelle il est très difficile d’exprimer des choses éloignées du réel.

Ce réel-là, j’essaie donc de le transformer, d’en sortir autre chose, même si c’est difficile. Je suis heureux de voir que certains textes, comme L’enfant sur la banquette arrière, sont très bien perçus, car je me suis justement donné du mal pour les faire, pour essayer de trouver la bonne distance.

Vous avez beaucoup travaillé avec le cinéma et vos textes ont cette nature, vos chansons semblent bourrées de « plans », de photographies, il y a beaucoup d’image dans votre musique…

Oui, c’est vrai, j’ai moi-même beaucoup d’images lorsque je compose, des impressions, c’est très géographique parfois. Mais j’essaie de ne pas être trop directif dans la musique. L’auditeur va se faire son propre scénario, il va réagir assez différemment, et c’est assez réjouissant car je ne veux pas toujours donner le mode d’emploi, afin que chacun puisse se l’approprier.  La musique ne doit pas nécessairement dire la même chose que le texte. Elle doit le compléter, sinon ça peut l’alourdir d’une certaine façon.

Un mot sur ce Tombeau pour David Bowie, pourquoi un tel hommage sur cet album ?

On l’a vu cette nuit encore, lorsque quelqu’un meurt, on pense bien sûr aux proches, mais la première personne à qui l’on pense est d’abord la personne qui meurt. Dans la mort de Bowie, il y avait une sorte de détachement : on  a appris sa mort mais on n’a pas vu de corps, de cercueil, ni rien. Et quelqu’un qui a tellement joué avec l’espace, ça m’a inspiré comme une dérive spatiale, comme si son Major Tom partait dans ce tombeau cosmique, dérivant dans l’espace.

Je ne voulais pas faire un hommage solennel, ajouter aux commémorations qui souvent se multiplient autour des disparitions d’artistes. C’était un peu mon Tombeau de Couperin à moi si vous voulez. Musicalement, ma première influence pour titre ce sont des pièces très lentes pour orgues de Messiaen, comme ça, presque spatiales. Il y en a une qui s’appelle Le Banquet Céleste, donc on peut dire ça, qu’il s’agit là de mon « Banquet Céleste pour Bowie ».

Tricatel a 22 ans cette année et on a le sentiment que ce label qui a connu des hauts et des bas est plus en forme que jamais aujourd’hui ?

C’est vrai, j’ai la chance d’avoir une équipe assez ardente avec Cyril Vessier et Charles Dollé. Ça joue pour beaucoup car au jour le jour, cela peut être acrobatique de gérer une petite structure comme ça. Aujourd’hui, jamais ça n’a été un tel plaisir que d’avoir ce label, on a la chance de travailler avec des artistes qui nous récompensent beaucoup par ce qu’ils font, ainsi Chassol et maintenant Catastrophe.

Le temps fait la différence, on fait très attention à ce que le label aussi ne prenne pas la place des artistes. Pour moi, le label est au service des artistes et pas inversement et ce qui prime, c’est la vision des artistes et pas la mienne. En tant que label, nous pouvons faire une suggestion, mais le dernier mot revient à l’artiste. J’aurais pu aimer faire un label fantasque, où l’on ferait des produits pré-fabriqués… Mais finalement je me mets à la place de l’artiste, on est donc très respectueux et on l’aide à aller au bout de son talent.

Comment choisissez-vous les artistes que vous signez sur Tricatel, que faut-il avoir dans le ventre et dans la voix pour être signé chez vous ?

Il faut que ce soit différent de que ce que l’on a déjà sorti, c’est pour cela qu’il y a plein de projets géniaux qu’on ne sort pas car cela a déjà été fait ailleurs. Et puis il faut que ce soit quelque chose que nous soyons les seuls à comprendre et à sortir au départ. S’il y a déjà eu d’autres maisons de disques intéressées, cela signifie que ce travail de défrichage a déjà été réalisé.

Pour moi, nous avons une mission de faire connaitre des choses, de faire découvrir des artistes. Ce n’est pas forcément un confort d’être signé sur Tricatel par rapport à de plus gros labels. Il faut donc qu’on mérite cette confiance et qu’on puisse apporter quelque chose et ne pas être simplement une boite aux lettres. Si quelqu’un nous apporte un projet déjà fait, il a plus d’intérêt à le sortir lui-même.

Comment la musique des artistes que vous accompagnez influence-t-elle vos propres productions ?

Quelqu’un comme Chassol m’apprend beaucoup sur la présence notamment. Sur scène, durant des années je ne me sentais pas à l’aise par manque de confiance en moi. Et cette peur de ne pas être légitime on l’infuse aussi en public ! Je suis très admiratif de Chassol pour ça car il parvient à faire des choses très complexes. Ce que lui et son batteur accomplissent est vraiment un tour de force, avec une fluidité que j’admire. Catastophe m’intéresse beaucoup également, ils ont près de 30 ans de moins que moi et ont un regard intéressant, qui est libre. Je les voyais jouer la semaine dernière au musée Guimet, ils faisaient des choses très complexes et pourtant tout passait avec beaucoup de fluidité.

Vous dévoilez aujourd'hui le clip de Les Choses qu’on ne peut dire à personne. On vous y retrouve évoluant dans un parc et dans les rue de Paris, sous la pluie, avec des plans sur des photos, des souvenirs…

J’essaie ici d’être l’interprète fidèle des paroles de Laurent Chalumeau, et c’est aussi la vision de Benoit Forgeard qui a réalisé le clip. Lorsque l’on fait un clip comme ça, c’est une vraie carte blanche que l’on offre à un réalisateur. J’ai une vraie complicité avec Benoit Forgeard, j’ai beaucoup travaillé avec lui par le passé. Lorsqu’il a accepté de faire le clip, l’idée était donc qu’il le fasse à sa manière. Il a eu une idée originale, qui lui correspond bien : il m’a obligé à chanter la chanson à 3x la vitesse originale, de même que la musique, et lui-même a filmé à cette cadence.

Sous cette forme accelérée, le morceau ressemble à du jazz manouche, comme un morceau de San Severino. C’était assez compliqué pour moi d’ailleurs, car c’était assez hâtif ! On a tourné avec un iPhone et un haut-parleur que j’avais dans la poche afin d’avoir le playback, au petit matin vers la pyramide du Louvre. C’était avant qu’Emmanuel Macron n’y aille, on devait avoir un pressentiment !

Burgalat cover

"Les Choses qu'on ne peut dire à personne" est sorti le 19 mai sur le label Tricatel.

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