Exclu FIP : "Thamlaton" la poésie sauvage d'Emel Mathlouthi

Le 12 janvier 2017 par
Exclu FIP : "Thamlaton" la poésie sauvage d'Emel Mathlouthi
Emel Mathlouthi / Julien Bourgeois

Rencontre avec l'artiste tunisienne Emel Mathlouthi avant la sortie de son nouvel album "Ensen" le 24 février.

Quatre ans après "Kelmti Horra", la songwriter tunisienne revient sur le label américain Partisan Records avec l'album Ensen (qui signifie Humain). Un nouvel opus engagé et poétique où les influences arabes fusionnent avec des beats puissants et des mélodies déchirantes. En 2011, le monde découvrait la chanteuse et compositrice Emel Mathlouthi sur Youtube avec la protest song Dhalem (Tyran), puis son ode à la liberté d'expression Kelmti Horra (Ma parole est libre), devenue l'hymne de la révolution de Jasmin. Aujourd'hui installée à New York, l'artiste nous parle de ce nouvel album et nous offre en avant-première le titre Thamlaton.

Quelle signification a ce titre Thamlaton ? Comment a-t-il été conçu ?

Thamlaton est un des morceaux les plus audacieux que j’ai écrit, paroles, musique et production comprises. C'est une poésie très abstraite, un style vers lequel je me dirige de plus en plus, peut-être quelque part inspirée par certains écrits de Gibran Khalil Gibran, le poète américano-libanais. « qui sommes-nous? Ou sommes-nous? qu’est ce qui se passe à l'intérieur de nous?" Un abandon la chair et le corps à une forme d'anarchie intérieure, à des états rageurs que nous ne connaissons pas encore ... c'est presque érotique. Le morceau a été travaillé avec mes acolytes les producteurs électro tunisiens Amine Metani et Nessin Zghidi qui viennent plus d'une techno politico punk tunisienne.

On est donc parti un peu dans toutes les directions sonores qu’on connaissait, en combinant inopinément une dabké irakienne avec des sons très indus, des guitares saturées, des flûtes, du oud et du gombris archi traités, presque méconnaissables et soutenus par un vocal sauvage et totalement libre de toute considération esthétique. On va de la dabka accompagnée de gombri disto a une ambiance doom tribale vers de la techno arabe. C’est assez rigolo et funky au final.

Votre album Ensen sort le 24 février avec des univers musicaux toujours aussi riches. Quels ont été vos inspirations pour ce nouveau projet ?

Ce projet a été conçu lentement mais sûrement, il a été au final tissé sur a peu près deux ans, 7 endroits, 6 villes, 4 pays et 3 continents différents. Pas forcément par choix, mais par soif et souci d’originalité, de créativité, poursuivre cet inconnue dans ma tête qui m’attirait doucement vers ce qui m’attendait quelque part ou je n’avais jamais été musicalement et artistiquement. J’ai travaillé autant avec un producteur reconnu qu’avec des gens moins visibles mais qui m’ont apporté la satisfaction de travailler dans l’authenticité la générosité et sans concessions aucunes.

D’un côte sonore, l’album est le croisement des percussions, instruments et rythmes tunisiens et nord africains, avec une électronique expérimentale, ce qui donne aux beats et au groove, un timbre organique assez peu entendu. C’est en plein milieu des Cévennes que l’on a commencé à développer l’idée de créer notre propre bibliothèque de beats à base de percussions et de rythmes enregistrés sur place que l’on découpera et traitera soigneusement et follement pour former des samples atypiques et modernes qui vont avoir le défi de faire vivre complètement les chansons. Ces dernières ont été  écrites entre 2009 et 2014, certaines sont même de 2004. Elles sont ornées d’arrangements et de textures entre le froid de la Scandinavie et les profondeurs des voix berbères et presque sauvages qui font tout le côté cinématique qui m’inspire depuis mon premier album.

Quatre ans ont passé depuis la sortie de Kelmti Horra. Vos textes sont toujours aussi revendicatifs. Quel regard portez-vous sur la situation de votre pays, la Tunisie et celle des femmes ? 

Je n’ai à présent pas de regard particulier sur la Tunisie et la situation des femmes en général, mon travail est mon regard, mon témoin, il faut essayer d’y lire et entrevoir ce que j’ai à dire sur plusieurs situations dans le monde. L’album contient, entre autre, une critique acerbe de l’hypocrisie des sociétés arabes, qui prônent la tolérance mais qui refusent qu’on soit différent. C’est surtout un travail dirigé et mené par une femme arabe et du monde, et parfois en tant que femme on est amenée à ne pas croire en son pouvoir, à marcher sur la pointe des pieds pour faire accepter ses idées, cela a beaucoup changé lors de la production de cet album. Celle qui essayait timidement de faire croire à son entourage professionnel qu’elle souhaite faire les choses différemment, a réussi à finir un album, autoproduit, sans chaperon, sans concessions.

Emel Mathlouthi / Julien Bourgeois

Emel Mathlouthi / Julien Bourgeois

Qu'en est-il de la scène musicale tunisienne actuelle ?

Je ne la connais pas toute hélas, mais je sais que cet album est quelque part un hommage à la nouvelle scène tunisienne. Je parle de la scène qui suit 2009, car beaucoup d'artistes n’ont pas pu afficher au grand jour le fruit d’années de brainstorming et de créations de cave. Sur cet album je collabore à nouveau avec des gens qui à mon avis ont révolutionné le son de manière générale et pas seulement tunisien, car le son tunisien qu’on imagine c’est les violons de la musique Malouf où le son oriental venu d’Egypte. Amine Metani et Nessim Zghidi avaient créé Shorta Mechwya (police brûlée) leur premier projet, avant la révolution, un projet aux sons punk destroy, discours anarchiques, un peu comme la techno islandaise des années 70, aujourd’hui ils continuent en solo, avec la même audace de sampler du saxophone égyptien avec les percussions d’Afrique Centrale dans une électro totalement barrée, les créations visuelles les plus denses et modernes accompagnent toujours leurs concerts.

L'album Kelmti Horra et sa tournée ont été un succès, vous vous êtes produite durant la cérémonie de remise du prix Nobel de la Paix en 2015, pourtant vous avez fait appel à un financement participatif pour la production d'Ensen. Est-ce un choix ou une obligation ?

Ce serait une bonne question pour mon ancien tourneur! Aussi, Il faut savoir que chanter lors du prix Nobel est une participation pro bono. Au final ça a évidemment été une obligation, car j’avais épuisé toutes mes économies dans les 3/4 de la production de l’album. Au bout d’un an de démarchage de label sans succès, les uns me trouvant pas assez ethnique et les autres s’arrêtant a la barrière de la langue me renvoyant au grand ghetto des musiques du monde. J’ai décidé de sortir mon album sous mon propre label (Little Human), sans étiquettes, sans genre et sans la dictature du business de la musique. J’ai donc lancé la campagne afin de financer sa création et toutes les étapes suivantes nécessaires lors du marketing et de la promotion du disque pour garantir mon indépendance et donner à cet album et tous ses aspects, toute la visibilité qu’il mérite.

Votre musique évolue constamment sur scène. Comment travaillez-vous avec vos musiciens ?

Merci de le remarquer! Je suis quelqu’un qui a besoin de changement. Le côté négatif quand on a une carrière plus importante, c’est qu’on doit avoir un show impeccable et donc se cantonner à une même structure de spectacle sur pratiquement toute la tournée. Ce n’est pas mon truc. Bien sûr, nous avons un squelette solide et un répertoire assez régulier, mais je ne fais quasiment pas la même chose deux fois. Je suis très libre avec ma performance et mon interprétation, du moins je le pense. Je suis plus une artiste de scène que de studio. Pour moi Les chansons ont plusieurs vies une fois l'enregistrement fait. J'aime prendre des directions inattendues et des sentiers spontanés avec la sensation du moment.

Parfois ça déconcerte mes musiciens, comme cette fois ou 5 minutes avant de monter sur scène, je leur ai annoncé que je n’avais plus rien à donner dans la chanson qui ouvrait le spectacle et que j’aimerai bien ouvrir sur une improvisation. Ils ont joué le jeu et c’est devenu à présent un titre presque éphémère mais que j’ai envie d’enregistrer pour mon prochain album. Tous les 2/3 concerts, certaines parties prennent plus d’allures, on coupe certains passages et on en rallonge d’autres, car le temps sur scène est différent, l’attention du public est différente. On module un corps vivant qui a besoin de s’étendre, d’évoluer constamment, on est ailleurs, dans une dimension qui n’obéit à rien d'autre que l’émotion et on en peut pas avoir de l’émotion dans une routine. Rester dans un état de créativité artistique perpétuel, tel est mon moteur et mon défi.

Déjà de nouveau projets ?

J’ai eu la chance de passer le mois d’août dans un petite maison dans la forêt vers Woodstock. Se connecter avec la nature assez régulièrement m’est devenue primordial en tant qu’artiste et en tant qu’être humain. J’en ai profité pour écrire un nouvel album qui j’espère sortira en 2018. Un nouveau processus d’écriture, plus réfléchi, plus abouti et plus abstrait et libre. Il faut savoir que quand un album sort on est déjà ailleurs dans sa tête. L’album a été pensé, répété, enregistré, écouté, réécouté. Bien sûr la scène c’est l’aboutissement de tout ça, mais il est important de nouer un lien avec le présent. Se savoir productif et créatif c’est être vivant.

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