Gilles Peterson : « Sun Ra était le premier punk »

Le 20 avril 2017 par
Gilles Peterson : « Sun Ra était le premier punk »

Le label Brownswood fête ses 10 ans avec la sortie d’une compilation anniversaire. Avant de souffler les bougies, rencontre avec son célèbre fondateur, le DJ, animateur et digger anglais Gilles Peterson.

Mais qu’est ce qui fait donc courir Gilles Peterson ? Voilà maintenant plus de 30 ans que ce Londonien natif de Caen arpente la planète, dispensant son groove derrière les platines du monde entier ou au micro de ses émissions de radio à la BBC (ou ailleurs). Actif sur tous les fronts, le parrain de l’acid-jazz a fondé en 2006 Brownswood Records, un label sans frontière qui a révélé au fil des ans José James, Ghostpoet ou Dayme Arocena. En marge du concert de la chanteuse cubaine à Paris le 13 avril dernier, retour sur l’aventure Brownswood avec ce globe-trotteur hyperactif.

Brownswood 10 Versions contient une reprise du Love in Outer Space de Sun Ra. Ce n'est pas un hasard si c'est avec cet artiste que s'ouvre cette compilation anniversaire, pourquoi compte t-il autant pour vous ?
 
Gilles Peterson : Sun Ra pour moi c’est le premier punk. C’est le premier qui a créé le DIY dans le jazz, qui a adopté une attitude indépendante. Pour moi, c’est une base esthétique et musicale avec un feeling subversif. C’est l’artiste le plus important pour moi dans le jazz, il faisait les choses 10 ans en avance sur les autres. Sa musique continue à m’inspirer, et je n’arrête pas de trouver des morceaux qui marchent sur les pistes de danse. Quand on pense qu’il créait ça il y a 50 ans alors qu'il était ignoré à l’époque... Sa musique a toujours été avec moi dans mes sets, dans mes émissions de radio, et j’ai fait une compilation sur lui l’an dernier sur le label Strut Records. Cette version de Love In Outer Space est très forte, alors oui thank you Sun Ra!

Brownswood n'est pas votre première maison de disques, Acid Jazz Records et surtout Talkin' Loud ont marqué le son des années 90 et 2000. Pourquoi avoir décidé de créer un nouveau label il y a 10 ans ?
 
Après Acid Jazz à la fin des années 80, j’avais besoin d’aller plus loin, de bénéficier du support d’une grande maison de disques et c’est pour cette raison que j’ai lancé le label Talkin Loud avec les groupes Young Disciples, Galliano et Incognito. 13 ans plus tard, j'ai arrêté pour me concentrer davantage au DJing et à mon émission sur BBC Radio 1. J’étais fatigué par toutes ces années de travail avec une major company (nda : Talkin' Loud était sous licence d’Universal). Mais je recevais encore tellement de musique fantastique quand je faisais mes mix que j’ai senti qu’il manquait une structure pour promouvoir cette scène.

Un jour de 2006, j’étais en train de mixer au Cargo à Londres et quelqu’un m’a donné une cassette. C’était une version d’Equinox par un certain José James, un titre vraiment bien et je me suis dit que ce serait bien de pouvoir sortir ce morceau. J’ai immédiatement pris un avion pour New York où j’ai rencontré José James et on a fait son album. A la même période, j’étais en vacances en Suisse et j’ai rencontré un pianiste dans un bar, un certain Elan Mehler. C’était génial car je voulais à cette époque sortir de la musique acoustique, presque classique un peu comme Nils Frahm et le label Erased Tapes aujourd’hui, et on a sorti son premier album Scheme For Thought. Enfin, le trio de départ s'est complété avec The Heritage Orchestra, un groupe pour lequel j’ai dépensé tout le budget qui me restait pour enregistrer leur premier album. C’est ainsi qu’est né Brownswood et l’idée était vraiment de monter quelque chose d’indépendant !
 
On a le sentiment qu'avec la chute des ventes de disques, lancer un label il y a 10 ans et plus encore aujourd’hui est une affaire de passion et vraiment pas un plan business ?
 
Absolument, c’était vraiment quelque chose que je voulais faire, pouvoir sortir des disques que j’aimais et qui ne sortaient pas jusque alors. Pour moi, ça a toujours été très important d’être sur toutes les phases de l’industrie musicale, d’un côté pouvoir mixer et être tête d’affiche, de l’autre faire de la radio comme je l’ai toujours fait, et puis enfin avec Brownswood être plutôt mentor, aider les artistes avec mon expérience. La seule chose que je ne voulais pas faire était de perdre trop d’argent. J’ai eu la chance de pouvoir travailler avec des partenaires comme Havana Cultura qui nous ont beaucoup aidé sur le projet Cuba. Travailler avec des marques, du moment que ça marche sans pression artistique, c’est très bien. Et puis en ce moment, ça marche vraiment bien pour nous avec le retour des gens au vinyle, avec des artistes comme Yussef Kamaal, Zara McFarlane qui forment un super roster.

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L'île de Cuba a une place importante dans la trajectoire artistique du label Brownswood, vous y avez passé beaucoup de temps pour développer des projets avec de nombreux artistes du label...

Ça fait 7 ans qu’on travaille dessus avec presque une dizaine d’albums maintenant : Daymé Arocena, Mala, Roberto Fonseca, Danay (Suárez)... On a fait différents projets intéressants, on a fait des documentaires, un film sur la Rumba. Cuba, ce n’était pas une destination si naturelle pour moi, on m’a demandé d’aller là-bas dans le cadre d'Havana Cultura. J’étais fasciné par cette ile et par son influence musicale et pouvoir utiliser les studios, trouver les artistes, sortir les disques, c’était un rêve.

Au début, je ne pensais pas que ça allait durer si longtemps, mais ça a l’air de continuer et même si tout change très vite là bas, sur le plan politique notamment. Personne n’a eu la chance avant nous de créer une sorte d'archive moderne de cette musique comme nous avons pu le faire. Et tant pis si mon espagnol est toujours aussi mauvais, car j’ai de bon traducteurs là-bas !

Le jazz semble chez lui chez Brownswood, mais c'est un jazz sous toutes ses formes avec les débuts de Jose James, les Japonais de Soil & Pimp Sessions, les chanteuses Zara McFarlane et Daymé Arocena, le renouveau avec Yussef Kamaal... D'où vient l'excitation actuelle autour du jazz ?
 
J’ai l’impression que ça marche très bien pour le jazz actuellement. Je pense qu’il y a une nouvelle génération d’auditeurs qui n’ont pas la même réticence pour le jazz qu’auparavant. Dans le temps, le jazz était une musique qui pouvait faire peur, presque confisquée par une génération ancienne. Maintenant, c'est nous qui sommes les vieux ! Et la nouvelle génération d’auditeurs qui est rentrée dans le jazz grâce à internet a pu se l’approprier. Quand je mixe comme DJ, des gens de 20 - 25 ans, des étudiants attendent que je joue du jazz !

Et les jeunes musiciens d’aujourd’hui viennent aussi de la dance-music et connaissent ses codes. Il sont beaucoup plus connectés avec la jeunesse, avec plein de nouveaux groupes comme Shabaka Hutchings, Moses Boyd, The Comet Is Coming, chaque semaine il y a quelqu’un de nouveau qui arrive. Et puis ça marche bien avec la scène des DJs. Des artistes comme Kamasi Washington et Gregory Porter, et d’autres artistes comme Flying Lotus poussent le jazz et les gens ont l’air de bien s’y retrouver.

▶️ A découvrir en exclu : "Vitamin C", extrait de Brownswood 10 Versions :

L'année du lancement de Brownswood, vous fondez également le Worldwide Festival à Sète, presque une fête entre amis devenue aujourd'hui un rendez-vous musical majeur de l'été. Le label et le festival sont-ils les deux facettes d'un seul et même projet ?
 
L’expérience que j’ai eue en travaillant avec Universal dans les années 90 a été essentielle pour moi. J’ai pu comprendre comment la musique fonctionnait sur un modèle industriel, après avoir commencé en indie avec Acid Jazz. Je voulais vraiment après ça me retrouver indépendant. Le Worldwide est un peu sorti du travail que j’avais fait au festival de Montreux, qui était un peu le Universal de ma vie festivalière. Après 10 ans où j’ai présenté à Montreux Roni Size, Gotan Project, Carl Craig, Zero 7, Cinematic Orchestra, 4hero, tous ces groupes que j’ai pu faire venir pour la première fois en Europe.

Avec le Worldwide Festival, je voulais faire ça de façon autonome en mettant ensemble les lives et les Djs. En tant que DJ, j’ai tourné sur tous les grands festivals de la planète et j’ai toujours senti que les festivals étaient soit forts pour le live, soit pour les DJs mais jamais pour les deux ensemble. Et c’est ce que je voulais faire avec ce festival : un endroit où et les musiciens, et les DJs, y seraient heureux. Un endroit où des collaborations pourraient naître, mettre les gens ensemble et créer une plateforme où les choses peuvent survenir. Le Worldwide Festival, c’est aussi un endroit où on peut amener à se rencontrer tous les amateurs de dance-music, quelle que soit leur nationalité.

Quelle est l'histoire de la reprise du Vitamin C de Can par Owiny Sigoma Band, ce titre qui conclut la compilation Brownswood 10 Versions ?
 
Une des choses dont je suis fier avec le label est d’avoir fait 3 albums avec ce groupe. Owiny Sigoma Band est une fusion intéressante entre la musique kényane et la musique underground londonienne. On a fait avec eux de superbes tournées, c’est vraiment de la musique qui était en avance sur son temps. Après un concert à Bruxelles, on est rentré en studio avec Lefto de Couleur 3 et je leur ai demandé d’enregistrer ce morceau qu’ils avaient joué en live plusieurs fois. Alors qu’on pensait à cette compilation, j’ai pensé à ce titre car c’est un peu l’idée du label : un classique krautrock enregistré par des musiciens kenyans et londoniens : c’est ça Brownswood !

Brownswood 10 Versions

Brownswood 10 Versions sort le 5 mai prochain sur le label Brownswood.

Tracklist:

A1. Emanative & Ahmed Abdullah - Love In Outer Space (Celestial Love Mix)
A2. Soil & “Pimp” Sessions - A Wheel Within a Wheel
A3. Daymé Arocena - Asking Eyes
B1. Gilles Peterson’s Havana Cultura Band - Think Twice (4 Hero Remix) B2. Sonzeira - Southern Freeez
B3. Mala - Cunumicita
C1. José James - Spirits Up Above
C2. Zara McFarlane - Angie La La
D1. Elan Mehler - Elvis Presley Blues
D2. Owiny Sigoma Band - Vitamin C

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