Guts : "Je suis un enfant du hip hop"

Le 25 juillet 2017 par
Guts : "Je suis un enfant du hip hop"
Guts croqué par Mambo pour la pochette de son 3e album solo.

Le beatmaker dévoile ce mois-ci l'ultime volet de sa série 'Beach Diggin'. Rencontre pour cette dernière plage avec un collectionneur invétéré.

Plusieurs méthodes permettent d’observer l’arrivée de l’été. Si l'allongement des journées et la montée du thermomètre sont à l’évidence des indices de choix, l’irruption annuelle de Guts dans les bacs signale aussi aux amateurs de raretés funky le retour imminent de la saison chaude. Car l'ex Alliance Ethnik – désormais installé à Ibiza – est toujours prolifique en période estivale, livrant entre deux albums la cuvée annuelle de sa série Beach Diggin', des compilations réunissant des pépites jazz, reggae, soul ou disco glanées aux quatre coins du monde avec son complice Mambo. A l'occasion de la sortie d'un ultime volume, rencontre avec ce digger invétéré qui livre pour l'occasion quelques ficelles de fabrication.

Beach Diggin' 5 marque la fin de cette aventure estivale amorcée en 2013. Pourquoi avoir décidé cette année de mettre un terme à la série ?

Guts – On voulait la finaliser, la clôturer en quelque sorte. A nos débuts, Mambo et moi voulions réaliser une microcarte des plages pour chaque continent, soit 6 à 7 selon le calcul que l’on retient. J’avais donc évoqué de faire 6 ou 7 volumes de Beach Diggin', et puis naturellement, en arrivant au cinquième, on avait l’impression d’avoir fait le tour. On a eu aussi l'envie de créer autre chose, de s’aventurer ailleurs et proposer de nouvelles idées de compilations à notre label Heavenly Sweetness. J’ai aussi envie de compiler des musiques qui sortent un peu de cet univers là et d’explorer autre chose tout simplement.

Avez-vous trouvé beaucoup de titres sur le terrain ou travailliez-vous davantage sur internet pour réaliser ces compilations ?

Au début, nous allions chercher dans nos propres collections de disques, Mambo et moi-même, des petites perles et bijoux égarés. De fil en aiguille, nous avons travaillé effectivement davantage sur Internet mais aussi et surtout avec les "dealers de vinyle" qui chinent en permanence les salons, les brocantes et les amateurs qui vendent leurs collections de disques. Du coup, j’ai de plus en plus collaboré avec ces professionnels en France mais aussi au Brésil ou au Canada... Dans le même temps, les compilations nous ont permis de nous faire un nom et de rentrer justement en connexion avec ces fameux dealers de vinyles. Ce sont des gens qui ne sont pas forcément très accessibles sur Internet d’ailleurs, car ils réservent leurs trouvailles à une toute petite communauté de diggers avec qui ils vont privilégier une relation.

Guts en novembre 2014 à Radio France | Bruno Chabert / RF

Guts en novembre 2014 à Radio France | Bruno Chabert / RF

Et puis, il y a un outil incontournable et accessible à tout le monde : les réseaux Ebay et Discogs qui fonctionnent par want-list. Lorsque le disque surgit finalement, c’est au plus rapide d’acheter la petite perle tant désirée ! Enfin, j’ai encore la chance, tu l’évoquais, de voyager grâce à mes concerts et djs sets. Et quand je suis sur place, je me renseigne toujours sur le bon plan disque, la bonne boutique du coin.

Y a-t-il certaines trouvailles dont vous êtes particulièrement fier, à l’aune de la fin de la série ?

Oui, il y a des titres qui racontent vraiment une belle histoire, notamment dans la recherche d’ayant-droits à dénicher. Parfois, il s’avère que la personne soit décédée, disparue ou impossible à retrouver. Mais parfois aussi, on arrive à rencontrer l'ayant-droit, il se trouve qu'il vit à Paris, il se trouve qu’on le rencontre, il se peut que ce soit quelqu’un de très secret, de très obscur, ou alors quelqu’un qui a complétement arrêté la musique. C’est très gratifiant de donner une seconde vie à un titre et de pouvoir donner un billet de droit d'auteur à un compositeur des années après la sortie de son disque. On est aussi particulièrement fiers de compiler des disques qui ne sont absolument pas référencés sur internet, sur aucun site ni aucune plateforme. C'est vraiment jouissif dans ces cas-là.

Sur quelles plages du monde vous a mené cette nouvelle Beach Diggin ?

On est allé en Malaisie avec cette compilation, ce qui n’avait pas été le cas jusqu’alors. C’était en fait l’objet d’un voyage personnel et j'y ai trouvé un titre charmant et complètement en adéquation avec la série (Sayangilah daku kasih). Il y a aussi sur ce disque l’incontournable Trinidad et Tobago qui est une constante depuis le début car il y a un patrimoine musical incroyable sur cette île. On a aussi plus axé sur l’Afrique et les Antilles avec pas moins de 3 titres provenant du Cameroun. Il y a également un titre dont on dit qu'il vient de Suisse mais il s'agit en réalité d'un titre west indies antillais (Femmes Pays Douces). 

Le fait que ce volet soit un peu plus axé sur le concept afro-antillais correspond aussi à la période où j’ai eu plus d’attirance pour cette scène, je me suis plus orienté sur la musique africaine, west-indies et antillaise et ça se révèle dans les choix des plages sur les deux derniers volets de Beach Diggin'.

Vous faites aussi un nouveau crochet par le Japon après une autre perle nippone sur le précédent volume…

Dès la seconde compilation, on avait trouvé un titre japonais avec Ruriko Ogami. Cela fait déjà quelques années que je me suis intéressé au patrimoine japonais. Dans les années 90, quand j'allais digguer aux USA, je voyais les Japonais débarquer et piller les disquaires américains et repartir avec des cartons de vinyles de jazz, de hip hop, de funk, de soul, de blues... Je me disais : « C’est marrant l’attraction qu’ils ont pour cette musique afro-américaine ».

Quelques temps après, je me suis intéressé à cette musique produite au Japon et j’ai découvert plein de choses hyper inspirées par la musique américaine, des trucs de jazz, de soul complètement improbables, des albums de funk japonais des années 80. Je me suis constitué une collection de disques japonais non négligeable et c'est assez facile du coup d'y trouver des titres qui sont en adéquation avec la thématique Beach Diggin'.

Il y a vraiment de tout sur cette Beach Diggin', comme cette reprise soca du hit The Sweetest Taboo. Comment avez-vous déniché cette version ?

Je suis assez friand et bon client des gros hits qui vont être repris par des groupes obscurs. C’est d’ailleurs un concept possible pour une compilation de hits super connus comme ce Sweetest Taboo de Sade mais repris de façon improbable et incroyable. On a déniché ce titre récemment et on a trouvé qu’il dénotait vraiment ! Mais il y a aussi sur cette compilation une reprise de Bob Marley par Tyna Onwudiwe (nda : une chanteuse nigériane disparue en 2001), un disque que je n’avais jamais vu de ma vie ! Avant les 6 derniers mois, il n'avait jamais été référencé sur internet et il s'agissait là aussi d'une sacrée trouvaille pour nous.

"Love" et "Sweet" sont les termes les plus récurrents dans les titres que vous avez compilés pour ce volet. Est-ce un hasard ?

Nous n'avons pas fait de recherche sur la base de ces termes, mais c’est vrai que dès le début avec Mambo, nous avions défini le concept de cette façon : dans la texture, dans la couleur, dans la vibration, il fallait que le disque sonne complétement amoureux, plein de douceur de vivre et de bien être. Pour nous, Beach Diggin' doit être un massage musical où la musique en quelque sorte te caresse. On a orienté la compilation vers ces émotions et vers cette thématique-là, clairement. Mambo est le premier à me l'avoir dit : « Il faut qu’on ait envie de faire l'amour avec Beach Diggin' » !

Vous venez également de publier un nouveau disque intitulé "Stop The Violence" avec  le rappeur Beat Assailant. Qu'a t-il apporté à ce nouveau projet ?

Nous avons vraiment co-construit le disque tous les deux. Au début, c’est une proposition qui est venue de notre technicien lumière après un concert commun. Je lui ai envoyé plein d’idées de thématiques, de concepts, d'instrumentaux. Beat Assailant a fait une sélection de tout ce foisonnement et m'a envoyé ses textes. Puis on a élargi le processus créatif au groupe en intégrant le pianiste Florian Pellissier qui est venu mettre sa patte, et enfin le batteur et le bassiste guitariste nous ont rejoint.

Beat Assailant a beaucoup bourlingué ces 10 dernières années avec son groupe. Avec tout le temps qu'il a passé en France, il s'est bien imprégné de la culture d'ici et de notre sensibilité musicale.

Le hip hop est pour la première fois le genre musical le plus écouté aux USA d’après une nouvelle étude. Que vous inspire cette évolution ?

Je ne suis pas si étonné que ça. Le hip hop est une musique qui s’est tellement enrichie et diversifiée au fil des années, avec des milliers tiroirs différents. Aujourd’hui, ça part dans tous les sens avec du hip hop propre à des villes, à des pays, à des histoires. Il y a aussi un délire d’énergie et le fait que c'est une musique facilement réalisable participe à son succès. Cela fait aussi un moment que je vois en France les meilleures ventes de l’année évoluer en ce sens : si un ou deux chanteurs français sont toujours en tête, il y a bien souvent 4 ou 5 disques dans les 10 meilleures ventes qui viennent de la musique urbaine. Et les médias, assez étrangement, communiquent peu sur cette dynamique. Alors oui, ça va être Black M, Nekfeu, Soprano, Maitre Gims ou même Booba, mais il y a vraiment quelque chose qui se passe.

C’est comme ça, ceux qui consomment le plus de musique sont généralement les jeunes et si tu regardes Deezer, Spotify et j'en passe, tu constates que le hip hop devient le genre leader dans la musique. Pour moi qui ai vécu les prémices du mouvement hip hop, je trouve ça gratifiant. Je suis un enfant du rap, un enfant du hip hop, et c’est jubilatoire d’avoir vécu ce truc embryonnaire et de constater qu'il est aujourd'hui le genre leader. Et les choses ne font que commencer.

BEACH DIGGIN' 5 COVER

Beach Diggin' 5 est sortie le 23.07 sur le label Heavenly Sweetness

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